Notes for: Elzéar Pigeon
Notes for: Elzéar Pigeon
En hommage affectueux
ELZÉAR PIGEON
1878-1955
UN RAPIDE SURVOL DE SA VIE
Your father was a perfect craftsman
and a perfect christian*
SON ENFANCE.
Elzéar était tout jeune quand ses parents, Joseph Pigeon et Tarsille Brunelle, quittèrent West Shefford (aujourd'hui Bromont, P.Q.), patrie de Tarsille, pour la région de St-Polycarpe, patrie de Joseph. C'était en 1880. La famille comptait quatre enfants: Aldéric 7 ans, Aurélie 5 ans, Elzéar 2 ans et Euclide quelques mois.
La tradition veut que grand-père se soit rendu dans les Cantons de l'Est pour y travailler "sur le chemin de fer". Son acte de mariage (West Shefford 24/9/1872) rapporte cependant qu'il était "cultivateur". Quoi qu'il en soit, revenu chez lui, on peut penser qu'il a loué un lopin de terre, assez semblable a celui sur lequel on retrouvera la famille dans les années 90, sur la route Ste-Justine - St-Télesphore, juste à l'entrée du 6e rang en face de l'école anglaise.
Jusqu'à l'âge de douze - treize ans, Elzéar connut la vie sur une ferme. Très tôt, avec Aldéric, il prit part aux travaux habituels que comportent la culture de la terre et l'élevage des animaux, cela chez-lui ou chez les voisins mieux munis. Rien d'étonnant donc pour nous ses enfants si, plus tard, la maison paternelle, avec son jardin-potager et son verger respectable, prit les allures d'une ferme miniature où l'on retrouvait veau, vache, cochon, couvée!
Pendant toutes ces premières années, Elzéar ne fréquenta l'école qu'à de très rares intervalles. Il disait avoir appris un peu d'arithmétique de ses copains, sans doute de ceux-là dont l'assiduité avait été plus régulière. C'est donc par lui-même que notre père a acquis toutes les connaissances (mathématiques et autres) qui lui permirent plus tard d'élaborer des devis compliqués de voitures et de machines.
*Paroles prononcées par un vieil écossais devant la dépouille mortelle de notre père, 1955.
L`HEURE DU TRAVAIL.
Vers ses douze ans, le jeune Elzéar aurait entendu son père lui dire: "T'es grand maintenant. Tu dois gagner ta vie". Et l'adolescent serait allé travailler au Moulin Stackhouse.
Le Moulin C.F. Stackhouse, de Peveril, sur le 7e rang, chevauchait la petite rivière de l'Isle à l'endroit où elle atteignait le chemin Ste-Justine St-Télesphore. Il y avait là trois installations en une: un "moulin à bois", un "moulin à farine" et un "moulin à carder la laine".
C'est ainsi que de fermier en herbe, Elzéar devint apprenti-ouvrier. Il quitta, pour ainsi dire, la campagne pour la ville, c'est-à-dire pour le travail en usine. C'était pour lui, sans qu'il le sache, une orientation définitive.
Le Moulin Stackhouse fut, pour le futur contremaître la meilleure des écoles techniques. On imagine facilement l'intérêt, la curiosité, manifestés par ce jeune au premier contact avec ce milieu mécanisé: des machines partout, toutes plus compliquées les unes que les autres, et que la force motrice de l'eau entraînait dans un bruit assourdissant; des hommes partout qui s'affairent dans cette transformation du bois, du grain et de la laine... Elzéar sut regarder de tous ses yeux, observer et analyser avec soin les actions et les gestes des machines et des hommes. A n'en pas douter, nous sommes ici à l'origine des nombreuses habiletés que nous avons admirées plus tard chez notre père. A cet âge où les habitudes se forment, il acquit encore ce souci de perfection qu'il mettait dans tout ce qu'il faisait, une simple table, un violon, un autel pour l'évêque ou un maillet de croquet pour un ami.
UNE DECISION IMPORTANTE.
Le sérieux de ce garçon, ses heureuses dispositions, tout cela n'échappa pas à son entourage. Le patron lui-même, Charlie Stackhouse, remarqua l'honnêteté foncière et le savoir-faire de son jeune employé. Volontiers, il lui confiait des tâches particulières. Ainsi, c'est lui qu'il chargeait de la délicate mission de conduire ses filles à l'église! Tant et si bien qu'un jour ce patron aurait proposé à son protégé de faire de lui son successeur, son héritier même, puisqu'il lui aurait fait entrevoir la possibilité d'un mariage avec une de ses filles. L'effet fut instantané: le jeune homme quitta son travail sur le champ, ne pouvant sans doute se voir dans une situation aussi contraire à sa langue et à sa foi.
VERS LE FAUT-CANADA.
Tout cela dut se passer dans les années 1897-1898. Son père, avec sa famille de sept enfants, était déjà passé du côté de l'Ontario: sur une ferme à St-Eugène. Aldéric avait boutique de sellier, tout près, à Ste-Anne de Prescott. Elzéar songea à "Alexandria", attiré sans doute par l'usine de Monro et McIntosh qui, depuis 1883, fabriquait des voitures de plaisance et de travail.
UNE VIE NOUVELLE
En 1899, Aldéric épousait à Ste-Scolastique, Alphonsine Poirier, fille de Théophile Poirier et de Philomène Poirier. Elzéar ne pouvait pas ne pas être de la noce. Est-ce en cette occasion qu'il fit la connaissance de Clémentine, soeur de Alphonsine, et qui certainement était présente, puisque nous avons sa signature sur l'acte de mariage? Toujours est-il que, trois ans plus tard, en 1902, Elzéar épousait Clémentine en la même église de Ste-Scolastique, et l'amenait vivre à Alexandria, sans doute dans la maison paternelle que nous avons tous connue.
On promettait un brillant avenir au nouveaux mariés. Tout comme à cet autre couple qui habitait maintenant Alexandria: Aldéric et Alphonsine.
En 1903, la naissance de René comblait de joie les jeunes parents. Dans le régistre des baptêmes, le père signalait sa qualité de "Carpenter".
En 1905, une seconde naissance, un petit blond cette fois, qui fut baptisé Joseph, Ambroise, Doris.
Tout ce bonheur fut obscurci par la perte d'une fille, Marie-Ange, qui, née en 1906, ne vécut qu'un jour. Ce fut la grande peine de Clémentine.
Deux autres garçons naquirent, en 1907 Jean-Charles, en 1908 Gérald. Enfin, une seconde fille, Irène, naquit en 1910, laissant présager un meilleur équilibre dans la famille!
Hélas, toute cette heureuse vie de famille fut brutalement interrompue par la perte irréparable de la mère. Clémentine fut emportée par une pneumonie.
On aimerait connaître les derniers moments de cette femme si admirable de dévouement. De ses six enfants, trois sont déjà auprès d'elle. Ceux qui restent lui portent témoignage par la qualité de leur vie.
Dans son épreuve, Elzéar fut secouru par ses parents, par grand-père et grand'mère Pigeon, par ses soeurs, tantes Eugénie, Marie-Anne et Alida. Tour à tour, ces dernières gardèrent maison pour leur frère et prirent soin des cinq enfants: René 7 ans, Doris 5 ans, Jean-Charles 3 ans, Gérald 2 ans et Irène quelques mois. Cependant, le jeune veuf eut tôt fait de comprendre qu'il lui fallait trouver une seconde mère pour ses enfants.
LA SECONDE CHANCE.
De son côté, une jeune femme de 24 ans avait remarqué cet homme honnête et adroit ouvrier. Quand celui-ci lui proposa le mariage, elle accepta la vocation particulière qui lui échouait. Le 9 septembre, 1912, en l'église de St-Raphael, Elzéar Pigeon épousait Délima Théorêt, couturière, fille de Jean Baptiste Théorêt et de Délima Brunet.
Une fois encore la vie reprenait son cours. On pouvait entrevoir un avenir meilleur, dans une maison agrandie et mieux aménagée, achetée en 1911 de Hugh Monro.
LE DÉFI DE SA VIE
Hélas cet élan fut de courte durée. Trois mois, presque jour pour jour, après son mariage, dans la première semaine de décembre, notre père était la victime d'un très grave accident. Alors qu'il était présent dans la salle des machines, "Engine Room'', une explosion détacha la bielle qui le frappa au pied gauche. Transporté à l'hôpital Royal Victoria de Montréal, avec quelques jours de retard semble-t-il, on jugea nécessaire de lui amputer la jambe, une première fois en haut de la cheville, une seconde fois en peu au bas du genou.
En essayant de recréer ces pénibles moments de la vie de nos parents, on ne peut qu'admirer comment ils ont triomphé de toutes les difficultés. Il semble que loin d'être pour notre père une cause de découragement et de laisser-aller, son accident a été le défi de sa vie. A la lumière de son agir dans les années à venir, on croirait qu'il avait fait avec lui-même un pacte, un pacte de ne jamais laisser paraître qu'il était infirme, de ne jamais se considérer comme diminué ou moins capable de travail, de ne jamais se plaindre, de ne jamais priver sa famille de bonheur par manque d'entrain ou de joie de vivre.
LA GRANDE GUERRE - LA GRIPPE ESPAGNOLE.
A peine revenu de l'hôpital, notre père reprit son travail chez Monro. On rapporte qu'il était partout, s'aidant de béquilles comme si de rien n'était. Ses compagnons comprirent bien vite qu'il pouvait faire face au surcroît de travail qu'apportait l'effort de guerre.
A la maison la tension diminuait, devant les soins du ménage et les besoins des enfants.
René, Doris et Jean-Charles faisaient leurs classes. De plus, avec Irène 5 ans, ils devaient s'occuper des deux nouveaux arrivés: Léo-Paul (1914) et Béatrice (1915).
En 1915, père vendit la maison à mère pour un dollar. La raison ? mystère! On sait également qu'en 1916, toutes les hypothèques sur la maison étaient éteintes. Signe que la vie était assurée, quoique encore modeste.
La grippe espagnole, automne 1918, ne fit aucune victime chez nous, grâce aux soins prodigés par nos parents, par notre père, en particulier, qui, à un moment donné, était le seul bien portant.
NOUVEL ESSOR.
En 1918, naissance d'Emile; en 1919, naissance de Roméo. La famille comptait maintenant dix membres, et le père était toujours le seul à gagner. C'est alors que les garçons entrèrent sur le marché du travail. A quatorze ans, on avait le droit de travailler et rares étaient les jeunes qui, l'âge venu, trouvaient dans leur milieu les moyens de continuer leurs études. C'est ainsi que René en 1917, Doris en 1919 et Jean-Charles en 1921, sont entrés chez Monro pour y travailler sous leur père.
La famille devait connaître entre 1920 et 1925 un peu de prospérité. Le père commandait un meilleur salaire, et les garçons aidaient.
Irène, en ces années, terminait ses classes élémentaires, Léo-Paul et Béatrice les commençaient. Emile et Roméo ayant atteint les âges raisonnables! de 5 et de 4 ans, la famille était prête pour accueillir Bruno (1923), qui devait être le benjamin.
Deux autres souvenirs nous ramènent au début des années vingt: le séjour chez-nous, pendant plus d'une année de grand-père et de grand-mère Pigeon; et l'aventure "manufacturière" des cercueils. Chacun de nous se rappelle les soirées passées dans la "shop" en bas de la côte. Dans une atmosphère pas du tout lugubre, nous assistions à la mise en place du drap blanc, gris ou noir et de l'arrangement méticuleux de la soie artificielle... Malheureusement, tout ce surcroît de travail ne rapporta que des promesses de paiement!
PREMIER ESSAIMAGE.
Les années 25-30 ne connurent pas que les exploits de Lindberg. René et Jean-Charles, en dignes fils de leur père, s'essayèrent et réussirent à construire un mini-bus, un vrai chef-d'oeuvre tout de bois naturel sur le châssis neuf d'une Ford "à pédale".
Plus important bien sûr, ces années virent les grands départs des enfants de la première famille: Doris se mariait en 1926; Irène entrait en religion chez les Soeurs de Ste-Croix en 1927; René et Jean-Charles se mariaient en 1929.
C'était donc un sommet dans la vie familiale de notre père; ce devait être également la fin d'une première carrière.'
MONRO et McINTOSH
Il n'est pas facile de suivre les étapes de la carrière de notre père chez Monro. De simple ouvrier, "carpenter" (1903), il serait devenu bourreur "trimmer" (1908). Vers les années 1910-1911, il serait "millwright" ou chargé de l'entretien des machines. Pendant les années de la guerre, il aurait été promu au poste beaucoup plus important, poste-clé de préposé aux plans et devis. En cette capacité, il voyait au découpage du bois en pièces appropriées selon les divers modèles de voitures. Enfin, à partir des années 1918-19, il est contremaître de la division "bois" de la fabrication des voitures.
Dans les années vingt, les installations Monro comportaient trois grands bâtiments, disposés en fer à cheval et reliés par deux passerelles. Le bâtiment principal qui longeait la rue Main était affecté à la fabrication "bois'' des voitures. Au rez-de-chaussé on procédait au découpage des pièces et, à l'étage, à leur assemblage. Un second bâtiment logeait la forge et salles du peinturage. Enfin, dans un troisième local, on faisait la bourrure, on mettait les dernières touches et on expédiait le produit fini. L'administration avait également ses bureaux dans ce dernier bâtiment.
Le contremaître du secteur "bois" avait son bureau à l`étage du premier bâtiment, donnant sur la rue Main et sur l'aréna du Curling. C'est de là que père dirigea ses hommes dont le nombre a pu monter jusqu'à 75 dans les meilleures années.
Quand, dans les années 1927-28, la compagnie songea à introduire de nouveaux modèles, c`est père et René qu'elle fit venir à Brantford. A partir de ce moment, notre père était pratiquement gérant-adjoint de toute l'usine. Hattan, le dernier gérant, ne faisait rien sans le consulter. René, de son côté, devint contremaître au "Bond", installations situées au nord de la gare C.N.
Personne à ce moment ne pouvait prévoir le " Krack " de 1929 et ses conséquences désastreuses. Il devait provoquer la fermeture de l'industrie locale qui pendant un demi-siècle, bon an mal an, avait fourni du travail à toute une population de travailleurs. A notre père fut confiée la tâche de démanteler les machines, de tout liquider. Jean-Charles nous assure qu'en 1932, à l'été, les bâtiments étaient vides.
SECONDE CARRIÈRE.
En cette année 1932, père avait cinquante-quatre ans. Il avait déjà donné quarante années de travail soutenu, dont vingt depuis son accident (1891-1932). Aujourd'hui, ce serait amplement suffisant pour se mériter une retraite honorable. Mais pas à ce moment-là! pas pour lui! Il avait encore une seconde famille à nourrir et à faire instruire. En fait, il devait travailler encore quinze ans, jusqu'en 1947. Il serait pensionné de la province de l'Ontario en 1948, alors qu'il atteignait sa soixante-dixième année.
Mais n'anticipons pas! ...
En 1932, la "crise" sévissait et même les ouvriers les plus compétents étaient privés de travail. Père eut la bonne fortune d'entrer au service de M. Midas Séguin, forgeron et, à l'occasion, fabriquant de voitures. Que notre père ait accepté sans bruit cette nouvelle situation, qu'il ait pu fournir encore une telle somme de travail, tout cela témoigne de sa simplicité de coeur et de son indomptable courage. Plus simplement, cet homme aimait les siens.
Il faut comprendre à quel point les années 1930-35 furent cruciales pour l'éducation des enfants, et partant source d'inquiétudes pour les parents. Léo-Paul, au collège depuis 1928, pourrait-il continuer? Et Béatrice, Emile et Roméo pourraient-ils bénéficier de l'éducation rêvée par leurs parents ; ce qui en ces années-là signifiait pour les jeunes franco-ontariens, des années en pension au collège ou au couvent?
On sait ce qui est arrivé. Père accepta du travail à dix-huit dollars par semaine. Mère insista pour que l'assurance-vie de père fut retirée et investie dans l'éducation des enfants. Si bien que, grâce à une "économie" bien dirigée et grâce aux privations consenties (pas de voiture, pas de gros "radio") nos parents ont pu assurer à Léo-Paul la continuation de ses études jusqu'en 1934, à Béatrice deux années de pensionnat à Vankleek Hill et une année à l'Ecole Normale à Ottawa, à Emile deux années de collège, à Roméo trois années de collège, lesquelles il devait ensuite continuer jusqu'en 1941. Mentionnons ici que le Collège St-Alexandre fut particulièrement généreux et patient à l'égard de notre famille.
ANNEES DE SOLITUDE.
Nos parents ont sans doute connu des moments de solitude entre 1935 et 1940. Il ne restait plus à la maison que Roméo, lui-même absent au Collège, et Bruno qui fit une année au collège et entra ensuite dans une école professionnelle de barbiers à Ottawa. C'est Béatrice qui pendant ces années fut le meilleur appui des parents.
En 1940, père travaillait toujours. On sait maintenant, par son employeur, M. François Séguin, qu'il eut aimé cesser s'il en avait eu les moyens. Le travail lui pesait et "sa jambe le faisait souffrir". Il avait cependant, bien soin de ne pas en parler à la maison! A la mort de M. Midas Séguin, en 1944, il accepta de continuer, à condition que René vienne lui prêter main. La condition fut acceptée. Père tint bon pendant encore trois ans, jusqu'au moment de la retraite, 1947.
Il y avait en contrepartie des joies. En 1941, Léo-Paul est ordonné prêtre. En 1944, Roméo se mariait, et Emile, en 1946.
ANNEÉS DE LA RETRAITE.
Ces années ne furent pas exemptes de soucis; elles ont été néanmoins parmi les années les plus heureuses de la vie de notre père.
Elles furent bien inaugurées par deux mariages (1948): celui de Bruno et celui de Béatrice. Le père rayonnait de fierté.
Une autre source de joie :la gratitude exprimée par les enfants qui, financièrement, sont venus en aide aux parents. Ceux-ci, ayant peu d'économies, étaient réduits à vivre de la seule pension de vieillesse du père. Ils nous avaient tout donné, il n'était que juste qu'on leur assure une vie modeste.
Pendant ces années, le père s'occupait à de petits travaux faits, à l'insu de mère, soit chez Emile, soit chez Bruno, soit à la boutique de M. Séguin. Il lisait davantage. Chaque matin, il prenait le chemin de l'église pour sa messe quotidienne. Il prenait plaisir à voir grandir les petits-enfants qu'il avait, pour ainsi dire, sous la main: Hubert, né 1947; Jacques né 1949; Paulette 1951 et Michel 1953.
LE PÈRE DE NOTRE FAMILLE.
En terminant cette ébauche, - et ce n'est qu'une ébauche qu'on devra reprendre, - on aimerait évoquer quelques traits de ce père de famille exemplaire. Notre mère lui rendait volontiers ce témoignage que, non seulement il avait tout fait pour subvenir aux besoins matériels de sa famille, mais encore et surtout qu'il aimait être avec ses enfants. Cette présence nous l'avons tous sentie, même en ces temps où les heures de travail étaient longues et les jours ouvrables nombreux. Il nous semblait qu'il travaillait autant à la maison qu'à l'usine. Bien sur, pour nous les enfants, c'est la maison qui porte le plus les marques de son dévouement et de son savoir-faire. Que de murs sont devenues des portes, pour devenir des arches, pour redevenir des murs. Les armoires surgissaient de partout, avec des portes ouvrantes, pliantes, coulissantes... Il y avait encore les mille commodités de la ménagère: la grande table avec tiroirs basculante; les séchoirs à baguette pour la maison, à panneaux pour la véranda, à antennes pivotantes pour la cour; la table à repasser escamotable; les planches à viande, à pain, à rouler la pâte; tout un assortiment de couteaux, le long et le large, le court et le pointu, tous à la fine tranche parce que taillés dans l'acier fort des "scies-rondes". Que dire des jouets qu'il prenait plaisir à inventer pour ses enfant: des animaux qui zigzaguaient drôlement quand on les tirait, des voitures robustes pour la neige ou le trottoir de ciment, tel ce traineau, haut sur ses larges patins, et dont la planche de beau bois verni portait un éclatant décalque en couleurs; tel encore ce "hand-car" miniature, véritable casse-cou et terreur des passants!
Notre père trouvait encore le temps de rendre service à ses amis et aux étrangers qui avaient entendu parler de son légendaire savoir-faire. On trouverait partout à Alexandria, dans les églises, les écoles, chez des particuliers connus et inconnus, une foule d'objets créés par son ingéniosité. Pendant ses années de retraite, on venait encore de loin pour lui demander d'aiguiser une égoïne!
L'HOMME.
Notre père était un homme doux, pacifique, de peu de paroles. Il était naturellement réservé et avait dut être un enfant timide. Seuls, son savoir-faire. son expérience du succès, lui donnaient de l'assurance. Alors il agissait avec fermeté, avec méthode, ne se laissant rebuter par aucun obstacle. Il était connu comme un homme honnête et juste. C'est ce que nous, ses enfants, lisions sur le visage des étrangers qui nous demandaient notre nom. Il était juste envers lui-même, ne s'attribuant que le mérite d'avoir fait de son mieux et reconnaissant tout le premier ce qu'il faudrait améliorer la prochaine fois. Il était juste envers les autres, désirant leur bien, exigeant leur effort et ne craignant pas de donner des directives claires et contraignantes. Parce qu'on reconnaissait son intégrité et son savoir-faire, on le suivait volontiers, on était même gêné et un peu honteux de le critiquer. Il donnait l'exemple du travail que l'on fait de toute son âme. Cette ardeur, cet entrain total, cet enthousiasme dans l'accomplissement d'une oeuvre jugée valable, digne, belle, c'est bien là le plus bel héritage qu'il ait légué à ses enfants, et à bien y regarder on reconnaît dans la vie de chacun de ceux-ci des signes non-équivoques que son exemple n'a pas été donné en vain.
"Your father was a perfect craftsman and a perfect christian": un éloge trop fort pour un humain; mais nous, ses enfants, aimons croire que notre père est maintenant beaucoup davantage!
L.P. omi